mardi 13 décembre 2011

Chroniques beyrouthines (XXI) - La dernière !


Mabrouk
Le jour de la représentation de mes petits philosophes, une tempête a éclaté. Et des embouteillages monstres ont bloqué certains quartiers pendant deux heures.
Face au Théâtre Monnot, il y a une maison à moitié détruite à laquelle est collée une cage d'ascenseur qui ne mène nulle part – je pense toujours à Valérie quand je la vois, je ne me souviens plus de ce qu'elle m'en a dit, mais cet ascenseur à destination mystérieuse apparaît dans un de ses textes. J'ai pataugé dans la boue à la recherche du morceau de gravats parfait, accessoire manquant symbolisant la "colère-guerre" pour la petite forme de l'école Salma Sayegh.
Avec Antoine, nous élaborions un Plan B, pour le cas où les enfants de Ras El Aïn ne seraient pas tous là. Les petits de l'International College attendaient sagement assis sur les bancs du hall. Et puis Antoine a crié "Ils sont là !" et un essaim de sourires a fondu sur moi. Je n'arrivais pas à les compter, ils me grimpaient dessus de toutes parts. Ils voulaient tous des câlins, même les garçons, même les plus grands qui faisaient comme les chats, l'air de ne pas y toucher, tendant juste leurs têtes et détournant les regards. Les fillettes étaient beaucoup plus excitées par leurs cheveux lissés pour l'occasion que par le trac. Il y avait quelques mamans palestiniennes avec eux, silencieuses et graves. Les huit de Salma Sayegh, toujours aussi ingérables mais endimanchés dans les uniformes de l'école. Un gamin de l'IC m'a tirée par la manche, très inquiet : "Sonia, ils sont en vert et tu as dit que ça portait malheur !" Je lui ai répondu que ce jour-là, aucun malheur ne pourrait nous arriver.
A chaque fois que je recomptais, je tombais sur un chiffre différent, mais ils étaient tous là, les quarante-neuf nains hurleurs. Mohammad Ali portait fièrement son bas de pyjama et ses chaussons, le seul que j'ai autorisé à avoir un costume. Ils ne se mélangeaient pas trop entre les trois classes, ils se regardaient de loin, tous étonnamment sages. Deux fillettes de l'IC, en me montrant le groupe de Ras El Aïn : "C'est bizarre, ils ne parlent pas comme nous !", en Français, avec un pur accent libanais. J'ai ri. Un garçon de Salma Sayegh a dit : "C'est parce qu'ils sont palestiniens, comme moi !" C'est la première fois qu'il le disait, il semblait fier. "Ils sont comme moi", il a répété plusieurs fois.
Il y a eu des larmes pendant la répétition générale, quelques bousculades. Beaucoup de parents appelaient pour dire qu'ils étaient coincés dans les embouteillages, demandant de les attendre. Nous ne le pouvions pas, nous devions libérer la salle à dix-huit heures.
Depuis les coulisses, Antoine jouait au souffleur. Plus crieur que souffleur, je l'entendais jusqu'en régie, tandis que les enfants sur scène se tournaient vers lui et demandaient "Chou ?". A côté de moi, le régisseur se marrait. Mustafa clignait des yeux, ébloui par les projecteurs. Rania, seule fille dans le groupe des huit petits fous, était lumineuse et menait la troupe avec une maîtrise de petite professionnelle. Nadine, la prof de Salma Sayegh, pleurait. Khaled, le directeur de Ras El Aïn, était venu, finalement. Toutes les mamans rayonnaient. Mahmoud de Sabra ne me lâchait plus la main.
Je suis ressortie sous la pluie. Quelqu'un m'a demandé si j'étais soulagée. J'ai juste pensé : "Comment je vais faire pour partir, comment je vais faire pour arriver à les quitter ?" et j'ai cru un instant que cette fois-ci, je n'y arriverais pas.
Ce matin, j'ai reçu ce mot de Nancy, la prof de l'IC : "Ce vendredi après-midi mes élèves ont fait un voyage à la découverte du vrai monde. La colère, la guerre, la maladie, la religion, la pauvreté, l’avenir, la politique, le rêve. Ce vendredi après-midi mes élèves ont pris conscience de la réalité du monde, de l’existence des vents contraires, des rêves multicolores, des sentiments intenses, de la grâce du destin. Cette expérience a changé vingt fois la forme de leur pensée et celle de leur vie. Ce matin, j’ai eu une discussion riche, constructive et intense avec ces enfants ! Ils ont réalisé que dans ce monde, chacun a sa philosophie, nourrie et alimentée par un vécu, que nous ne pouvons pas créer un futur amélioré en demeurant sur les problèmes du passé, que les gens sont différents et qu’il y a une énorme différence dans la fréquence vibratoire de leurs problèmes, de leurs rêves et de leurs avenirs, et que la manifestation de l'amélioration va commencer à se produire à l'intérieur de notre expérience."

Choukran
Je n'ai plus envie de raconter "l'épisode du rat dans un bar de Gemayzé à minuit". Ce ne serait jamais aussi drôle à l'écrit que ce le fut en vrai, les fous rires s'écrivent difficilement.
De toute façon, dans ces chroniques, je n'aurai réussi à dire qu'une petite part de tout ce qui m'a émue, amusée, énervée, étonnée, ébranlée, en ces quinze semaines. De tout ce qui m'a habitée. De tout ce qui m'a profondément et à jamais altérée.
Je sais que c'est terriblement slave et théâtral, mais je suis terriblement slave et théâtrale, alors j'assume : dans ma vie, il y aura un avant et un après Beyrouth.
Inévitablement, dans les semaines qui viennent, on me dira "Alors raconte, c'était comment Beyrouth ?" et je ne saurai par où commencer, parce qu'il y a tant à dire et qu'il me reste encore trois fois plus à découvrir. Parce que je sais déjà que je ne pourrai jamais parler de Beyrouth au passé.
Et s'il me faut commencer à raconter quelque part, je vais parler des femmes. Des femmes de Beyrouth, toutes confessions, origines et milieux confondus. J'ai toujours été très sensible aux amitiés féminines, mais ici, les femmes sont un éblouissement.
Valérie, l'immédiateté d'une reconnaissance, devenue une petite soeur dans une évidence limpide, désormais à sa place dans ma fratrie choisie. Salma, la douceur faite femme, derrière une brume de discrétion, derrière sa voix basse, son débit lent, ses mots choisis avec un soin infini, un courage et une force admirables. Les amies de Salma, Loubna la créature, Sirène l'intelligence, Muriel, dont les mots m'ont fait arpenter Beyrouth avant d'y avoir mis les pieds. Georgia, la rencontrer autrement ici et rire de sa constante inquiétude de maman méditerranéenne. Alex, que je connais depuis des années, mais la découvrir vraiment ici, parce que, contrairement à sa réputation de ville-paillettes, Beyrouth pousse à aller au coeur des émotions. Les enseignantes de toutes les écoles, le regard de Nancy, la chaleur de Hana, la gravité de Zeina, l'émotion de Nadine, l'énergie de madame Jasmane. Les étrangères, les belles étrangères, rencontres furtives, Sara l'Ethiopienne, Tereza la Philippine, et le même sentiment de grande fraternité féminine. Il y en a dont j'ai oublié les prénoms, mais pas la tendresse des mains et des yeux. Il y a Cathy, et Doris, et Lina, Ouafae, Micha, Randa, Marielle, Souhad...
Les femmes rencontrées ici ont en commun la joie au coin des lèvres, la passion avec laquelle elles s'emparent de la vie, les épaules droites face aux coups durs, le sourire comme un gant jeté à la face du monde quand il fait mal, la foi dans des lendemains meilleurs, bien plus ancrée qu'un simple espoir. Les femmes rencontrées ici m'émerveillent.

Yalla !
Puisqu'il faut la faire, cette valise, et partir pour pouvoir revenir ; yalla ! Jamais je n'arriverai à tout y faire rentrer, et tant pis pour l'excédent de bagages.
Salma m'a dit qu'il y a une chambre d'amis qui m'attend à Hamra, et j'ai pensé que je ne laisserai pas passer un an avant de retrouver Beyrouth. Je me suis dit que ce sera bien d'être dans un autre quartier la prochaine fois, même si j'ai passionnément aimé le mien et qu'en achetant du pain chez l'épicier hier soir, les photos de tous les Gemayel placardées au-dessus de la caisse ne m'ont même plus fait frémir.
Je voudrais encore faire une balade, prendre en photo quelques-unes des kitchissimes et énormes crèches qui ont poussé anarchiquement sur les trottoirs déjà encombrés de Geitawi. Il y en a même une à la station d'essence qui bloque la circulation et contribue à hausser le volume des klaxons. Ce soir, nous nous réunirons dans le sublime appartement de Georgia. Avant de partir, j'aimerais encore aller à l'église Saint-Georges, en tout athéisme, allumer deux cierges : un pour les morts, les trois proches dont les nouvelles des décès ont traversé la Méditerranée depuis que je suis ici, et un pour les vivants, particulièrement une minuscule et absolument parfaite petite fille née il y a deux semaines et que je trépigne de découvrir en vrai dans quelques jours en Dalmatie. Demain, au crépuscule, j'irai marcher sur la Corniche, puis avec Salma et Muriel, nous lèverons nos verres aux hommes qui sont en fait beaucoup moins importants que la place qu'ils prennent dans nos conversations, et aux femmes formidables. J'aime l'idée de finir ce séjour comme je l'ai commencé, avec la mer et la joie des amitiés féminines.
Antoine, compagnon de philo, de théâtre et d'embouteillages, viendra me conduire à l'aéroport. Je quitterai Beyrouth comme j'y suis arrivée, au milieu de la nuit.
J'emporte tout avec moi. Tout.


jeudi 8 décembre 2011

Chroniques beyrouthines (XX)

Je me déplace en ces lieux fous
J'ai souvent l'impression d'oublier quelque chose, que quelque chose d'important se dérobe à moi. Je sais que c'est là, pas loin, au fond d'un tiroir ou dans le capharnaüm de ma mémoire d'éléphant qui ne sait pas trier et se délester. Je cherche, je ne trouve pas, peut-être parce que je ne sais pas ce que je cherche précisément. Une phrase, une image, un son, quelque chose qui ferait lien avec tout le reste, la bonne lumière pour éclairer ce qui est encore confus.
Depuis des jours je cherche, je relis tout ce que j'ai lu depuis que je suis à Beyrouth, feuillette mes quatre cahiers de notes, mais rien. Cet après-midi, la pluie est de retour, elle cogne contre les fenêtres, et ces mots d'Edouard Glissant, extraits de Mémoires des esclavages, se frayent le chemin.
"Et s’il faut donc se souvenir, faut-il se complaire à se lamenter ou à regretter ?Vous m’avez indiqué qu’il est un lieu dans tant de chemins, une traverse, où se rencontrer. Je me déplace en ces lieux fous qu’il nous a fallu retrouver en nous, autant que dans l’alentour, après avoir pioché longtemps. Alors qu’apprends-tu là ? (…) Et comment allons-nous en porter le poids, et comment allons-nous les partager entre nous, ces histoires, et avec ceux qui le voudront, avec tous ceux partis loin dans le monde et qui ne reviendront pas ? Comment continuer plus avant dans ces histoires, son histoire, nos histoires, désormais à la dimension du monde où nous entrons tous?"
Ces mots ont déjà croisé ma route par deux fois, depuis quelques années, ils ont figuré dans un spectacle dans lequel j'ai joué, puis je les ai inclus dans un autre que je mettais en scène à l'autre bout du monde. Je les avais découverts dans un extrait cité dans l'Huma à la parution de l'ouvrage. Glissant, certainement un des plus grands penseurs de notre époque, n'était pas encore parti.

Nous nous déplaçons en ces lieux fous qu'il nous a fallu retrouver en nous.
C'est à cela que je pense en lisant les chroniques de Valérie. Plus que d'un Paris-Beyrouth, lorsque nous nous sommes rencontrées, il s'agissait d'un Belgrade-Beyrouth. C'est maintenant, alors que le décompte des derniers jours de ce séjour se fait entendre, que je le comprends. C'est parce que Valérie l'a écrit que ça devient évident. J'ai retrouvé Beyrouth comme j'avais retrouvé Belgrade après dix-sept ans d'absence. Avec la même gourmandise de la découverte, le même sentiment amoureux qui n'avait pas terni, la même sensation que tout ce qui m'entoure, je le vois pour la première fois et pourtant, depuis toujours je le porte en moi.
Il m'est impossible de quitter Beyrouth comme il m'a été impossible de quitter Belgrade. Je vais partir bien sûr, mais je resterai à Beyrouth, comme je suis restée à Belgrade. Je me réjouis de retrouver Paris, mes gens, toutes mes familles choisies, ma mer d'une fin d'année dalmate. Je me réjouis de retrouver Valérie à Paris, pour que Beyrouth ne s'éloigne pas trop vite. Je me réjouis des mois d'hiver et de grisaille à venir car je les passerai à Aïn El Mréïssé en compagnie de ces personnages qui ont pris vie et sont venus à moi. Et les mots de Glissant seront affichés au-dessus de mon bureau quand je déciderai de rédiger ce projet qui s'esquisse peu à peu pour un prochain séjour au Liban, un projet d'écriture et de théâtre, autour de la mémoire, de la transmission, du vivre ensemble, du rapport à l'autre, des paysages que l'on porte en soi.

A la dimension du monde
C'est demain que mes petits philosophes montent sur scène. De penseurs ils deviendront acteurs ; de leurs vies et du monde, je l'espère. Ça fait trois jours que je ne dors plus, le ventre noué par le trac. On me regarde et on se moque – est-ce donc si important ? Oui, un spectacle est plus important que tout.
Aujourd'hui, en regardant les nains hurleurs des écoles Salma Sayegh et International College répéter, j'ai dû prendre sur moi pour ne pas me transformer en flaque d'émotion et de fierté. Parce qu'ils s'amusaient, ils s'amusaient vraiment et ils s'amusaient ensemble. Ils comprenaient ce qu'ils disaient, se moquaient de la politique de leur pays, berçaient leur colère, donnaient à entendre leurs mots dont je n'ai été que le passeur. Ils étaient tellement beaux, comme le sont toujours les humains, petits et grands, quand ils s'emparent du monde par la pensée et y prennent leur place par des actes.

Après, les mauvaises nouvelles sont arrivées.
Khaled, le directeur de l'école Ras El Aïn de Sabra, m'a appelée pour me dire que Zeina, la professeur de français, ne sera pas là demain, car son mari ne veut pas qu'elle rentre après la tombée de la nuit, même si je me suis engagée à lui payer un taxi sûr. Que lui-même ferait son possible pour être présent, mais que ce n'était pas sûr, à cause d'un grave souci familial. Je sais d'avance que peu de parents de cette classe viendront. Ils ne sont pas francophones, et le théâtre Monnot fait partie de cet autre Beyrouth que les gens de Sabra ne fréquentent pas. Pourtant, c'est cette classe qu'il faudrait le plus soutenir et accompagner. C'est à cette classe, encore plus qu'aux deux autres, qu'il nous faut montrer que le monde leur appartient, qu'ils ne sont pas condamnés à un destin de camps et de quartiers isolés.
Il n'y a aucune prétention dans ce que je vais dire : je suis intimement convaincue que c'est à des projets comme celui-ci que se jouent les destins de ces enfants. Je suis intimement convaincue qu'il est encore temps pour le petit Mustafa, pour qu'à seize ans il ne pense pas, comme ce garçon de Nahr El Bared, que l'espérance de vie d'un jeune homme palestinien ne dépassera pas la vingtaine. Il est encore temps pour lutter contre le désespoir avec toutes les ressources de joie que nous pouvons trouver. C'est maintenant qu'il faut accompagner Sarah (oui, elle s'appelle Sarah...), petit moineau qui, toute seule, a compris qu'il y avait un truc en français avec l'accord du participe passé et le verbe avoir quand c'est à la forme passive et qui veut qu'on lui explique pourquoi. On n'a pas le droit de lâcher des enfants, ceux-là encore moins que les autres.
Puis Khaled me prévient qu'ils n'ont pas pu répéter aujourd'hui car il y a eu un problème : une fusillade dans le quartier, il a fallu évacuer l'école d'urgence, ça grouille d'armée et de police. Je suis effondrée et pour me consoler, Khaled me dit : "Ne t'inquiète pas pour eux, Sonia, ils sont habitués à tout cela.".
A neuf ans, on ne devrait pas être habitué à voir des hommes tomber devant son école. A neuf ans, le spectacle qu'on répète depuis des semaines devrait être la chose la plus importante au monde. A neuf ans, on ne devrait pas être habitué à passer en dernier, à sans répit payer la folie des hommes.
J'appelle Antoine au secours, pour qu'il y ait au moins un adulte à part moi pour les soutenir demain, quelqu'un qui est témoin de leurs progrès inouïs en deux mois, qu'ils connaissent et aiment. Il me répond : "Il n'a jamais été question que je fasse autrement. Je suis à fond à tes côtés dans ce projet. Et merde pour le mari macho ! Et pour ceux qui ont abattu une vie devant leurs yeux !"

Les gens bien viennent à la rescousse quand le monde vacille. La gorge aussi serrée que le ventre, mais décidément, je n'aurai pas plus réussi à pleurer à Beyrouth qu'à Belgrade. Pas grave, les larmes comme la plaine de la Bekaa, ce sera pour la prochaine fois, 'shallah.
C'est mon avant-dernière lettre de Beyrouth. J'en écrirai encore une, parce que je préfère le chiffre vingt et un. Je raconterai mes petits philosophes acteurs, bien sûr. Et également une rencontre clownesque avec un rat dans un bar de Gemayzé débouchant sur une série de quiproquos très drôles.
 

vendredi 2 décembre 2011

Chroniques beyrouthines (XIX)


Les petits philosophes
Dans chaque projet, il y a un moment où je me demande qu'est-ce qui m'a pris de m'embarquer dans cet enfer et je me promets solennellement que la prochaine fois je ne le ferai pas, je vais m'en tenir aux choses simples, des ateliers confortables, dans des médiathèques, avec des adultes, équilibrés si possible, ça suffit les prisons, les enfants hyperactifs et autres publics (dits) en difficultés. Je suis un désastre quand il s'agit de tenir les promesses faites à moi-même, et à chaque fois je recommence – plus ça s'annonce comme une grosse galère, moins j'arrive à y résister.
Dernière ligne droite des ateliers philo-théâtre : la représentation est dans une semaine. Il y a quelques jours, deux groupes sur trois ne connaissaient toujours pas leur texte, et dans la classe qui l'avait mémorisé, chaque enfant jouait pour lui-même, arrivant avec grand talent à faire abstraction des vingt-quatre autres. Dans un des groupes, ils ne sont que huit et j'étais persuadée que celui-ci serait le groupe facile. Après deux répétitions, je les ai rebaptisés "les petits psychotiques". Je crois que je n'ai jamais vu ça, ils sont agités comme s'ils étaient quatre-vingts. Non, ce ne sont pas juste des enfants turbulents qui se déconcentrent à un moment – on dirait qu'ils sont possédés par des furies. Ce qui finalement tombe sous le sens car c'est ce groupe qui avait choisi la colère pour thème. Je sors d'une heure en leur compagnie épuisée et avec une migraine qui perdure jusqu'au lendemain. Je ne veux même pas penser à ce que ce sera vendredi prochain, quand les cinquante se retrouveront ensemble. Franchement, qu'est-ce qui me prend de m'embarquer à chaque fois dans des galères pareilles ?
Je marche sur la Corniche vers l'International College, tente de recharger mes batteries à l'air marin, et je me récite en boucle mon mantra "Je vais y arriver et après plus jamais je ne recommencerai avec ce genre de folie".
Et puis, ils sont là, trépignant de monter sur scène. Au plateau, la descendance de l'élite libanaise se met à scander en choeur "Al-chaab yourid isqat al-nizam" (Le peuple veut la chute du régime), le slogan des révolutions arabes, et ce n'est même pas moi qui le leur ai suggéré. Il y a deux mois, les mêmes avaient dit lors du débat que c'était mal de manifester et qu'il fallait respecter les gouvernements. Je ne suis pas sûre que ça va plaire aux parents lorsqu'ils l'entendront au théâtre Monnot, mais moi, ça me file des frissons.
Et puis, la minuscule école Ras El Aïn à Sabra – la cour est tellement petite que les classes ont des récréations à tour de rôle. Lorsque je passe la tête par la porte et que je les vois bondir et entonner leur "bonjour mademoiselle Sonia" joliment chantant, j'ai comme le pressentiment que les promesses faites à moi-même vont encore passer à la trappe. Ils connaissent leur texte au deux tiers, ce qui peut sembler flippant à une semaine de la représentation, mais c'est énorme en réalité, car ces enfants ne sont pas du tout francophones.
Et puis il y a Zeina, la prof de français, avec cette gravité et cette douceur que j'ai remarquées chez toutes les femmes palestiniennes que j'ai rencontrées. Jeune et réservée, un visage très pâle, la peau d'albâtre encadrée par le foulard noir. Les progrès inouïs de ces gamins ces dernières semaines, c'est elle. A la fin de la répétition (dans la cour, car il n'y a aucune salle qui fasse plus de neuf ou dix mètres carré), elle vient vers moi et m'embrasse. On se serre dans les bras quelques secondes, je respire avec le ventre pour ne pas me mettre à chialer. Elle me dit "merci mademoiselle Sonia" à l'oreille. Non, merci à toi, Zeina.
Dans chaque projet de ce genre, il y a des mois de galères et puis il y a quelques instants comme ceux-là. Sur la balance, ils pèsent bien plus lourd.

Les roses blanches de Chatila
Antoine m'accompagne toujours aux ateliers à Sabra et c'est un compagnon-interprète précieux. Ce jour-là, Dominique Bertail, dessinateur de BD, également en résidence avec Assabil et Kitabat, est venu avec nous. Nous sortons de l'école épuisés par les petits monstres hurlants et en même temps rechargés à bloc. Nous nous disons que ce serait bien de prendre un moment pour se balader. C'est la énième fois que je viens dans le coin, mais toujours en voiture ; j'aimerais bien le faire à pied.
A l'entrée principale de Chatila, il y a beaucoup de militaires libanais, six chars et plusieurs voitures de police. Je n'en ai jamais vus avant, pas autant en tout cas, je ne sais pas si c'est lié aux échauffourées à la frontière du Sud. Depuis le territoire libanais, on a tiré quelques katiouchas (bombes de fabrication artisanale). D'ailleurs, ces machins ont toujours des noms russes tout mignons – Molotov, douchka, katioucha, Kalachnikov – on dirait la distribution d'une pièce de Tchekhov! On ne sait pas qui, mais vu qu'il s'agissait de katiouchas, on peut supposer Palestiniens plutôt que Hezbollah. Bien évidemment, l'armée israélienne a riposté avec quelques bombes pas du tout artisanales, mais en annonçant tout de suite que ce n'est pas la guerre, c'est juste pour rappeler à l'armée libanaise de "tenir" leurs Palestiniens.
Nous nous faufilons entre les chars, happés par le volume de la musique hypnotique qui annonce la fête de l'Achoura, qui chez les chiites commémore le martyre de l'imam Al Hussein (petit fils de Mahomet, fils d'Ali), et où l'on se purifie (je suppose) en se flagellant avec des chaînes.
Les Palestiniens sont sunnites, mais dans la rue principale, vers l'entrée du camp, il n'y a que des photos de l'Imam des pauvres, Moussa Sadr, chiite d'origine iranienne,  disparu en Lybie en 1978, dans des circonstances "mystérieuses". Le personnage m'intrigue, faudrait que je me penche dessus. Faut dire aussi que d'après les photos, il est terriblement beau et charismatique.

Le Mémorial du massacre de septembre 1982 est à l'image de cet état que l'on s'obstine contre tout bon sens et contre toute humanité à ne pas reconnaître, à l'image du destin des Palestiniens depuis la Nakba.
Entre pré et petit terrain vague, entouré de murs à moitié délabrés. Plus de mauvaises herbes que de gazon. La conscience que sous nos pieds se trouve la fosse commune où les ossements des centaines de massacrés reposent. Non, pas en paix, comment le pourraient-ils ?
Le fantôme de Genet, encore : "Je me dis qu'on n'aurait jamais assez de planches ni de menuisiers pour faire des cercueils. Et puis, pourquoi des cercueils ? Les morts et les mortes étaient tous musulmans qu'on coud dans des linceuls. Quels métrages il faudrait pour ensevelir tant de morts ? Et combien de prières."
Une dalle de marbre et une couronne sèche. Près de l'entrée, sur une chaise en plastique, une vieille. Osseuse, cheveux dévoilés. Elle regarde ailleurs, fixement, sans bouger. Une survivante qui vient en ce lieu pour être près des siens, je ne sais pas et je n'ose pas lui parler. Elle n'a pas l'air de nous voir de toute manière. Cinq bouts de tôle, une maison sans porte, j'aperçois une télévision allumée sans le son et une personne allongée sur un lit. Quelqu'un qui vit là, dans le mémorial.
Sur les murs blancs, des silhouettes peintes en noir, à moitié cachées par des tas de bâches et la végétation, rejouent les scènes de cette nuit-là. En boucle. S'arrêtant aux endroits où le mur est écroulé, reprenant plus loin.
J'entends par moments l'obturateur de l'appareil de Dominique dont le clic-clac m'arrive assourdi, comme la musique de transe de la rue principale.
C'est après un moment que je les remarque, les rosiers blanc plantés le long des murs. En m'approchant, je sens l'odeur des fleurs fanées.
Genet, toujours : "Le tortionnaire comment était-il ? Qui était-il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me crève les yeux et il n'aura jamais d'autre forme que celle que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaillés au soleil par des nuées de mouches."
L'émotion n'est pas à fleur de peau. Elle est souterraine, comme une musique en mineur. C'est deux-trois heures plus tard, alors que nous seront à l'autre bout de Beyrouth en train de marcher le long de la rue d'Arménie pour rentrer à Geitawi, que Dominique me dira juste : "le Mémorial..."

Dans la rue principale, échoppes, boutiques, étalage de marché, bric-à-brac. J'ai promis un keffieh à un ami, je n'en vois que des faux. Antoine pose la question à un garçon d'une vingtaine d'années devant une boutique, qui ne comprend pas de quoi on parle. Antoine reste bouche bée, puis le garçon dit : "Ah oui, je vois, ce que portent les étrangers. Non, vous ne trouverez pas ça ici". Il nous dit que nous en trouverons en Jordanie! Dans une boutique plus loin, des faux de toutes les couleurs (les mêmes qu'on trouve dans les H&M de Paris), nous retentons et à nouveau, on nous répond qu'il n'y en a pas. J'ai vu pas mal d'ouvriers syriens et palestiniens sur les chantiers en porter, je demande à Antoine d'insister. Après quelques instants, le patron me dit qu'il pourrait peut-être m'en trouver un dans une arrière-boutique pas loin, comme s'il s'agissait d'un article rare. Finalement, il nous en trouve six, dont nous négocions durement le prix. "Sister, it is ten dollars, but eight just because it's you, sister." Brother, j'ai grandi en Afrique –  on va dire six dollars juste pour le principe et tu auras fait une très bonne affaire.

Nous prenons les rues sur le côté, nous enfonçons dans le dédale. Les regards des gens sont parfois légèrement surpris, mais sans plus. On vient rarement se promener à Chatila. Les étrangers qui viennent sont membres d'ONG, ou journalistes, ou politiciens, ils ont des voitures, des badges, des autorisations. Je suis une femme, occidentale, la tête découverte, qui fume, mais il n'y a aucune hostilité, aucune tension. Il y a parfois de très beaux sourires.
J'ai envie d'un café, nous en trouvons un dans une ruelle étroite. Sur un écran de télévision, des images en direct de La Mecque, puis des images de la surface de Mars – c'est surréaliste au possible. Un jeune homme rentre, reste un instant à nous regarder, puis va s'asseoir contre le mur opposé. Je croise son regard, ses lèvres articulent "Thank you", mais je n'ose pas lui demander pourquoi, je souris en retour avant de baisser les yeux.
Les yeux sont souvent clairs, gris, bleus, verts. Les femmes sont belles et graves, et non, elles ne sont pas toutes voilées. Devant une maison, il y en a trois qui découpent et pressent des citrons, l'odeur des agrumes embaume la ruelle. Des gamins slaloment sur des mobylettes cabossées. D'autres, plus petits, cavalent et rient. Un mécanicien couché à plat ventre sur le moteur répare une mercedes pré-diluvienne. "Il y a des dizaines de photos qui se perdent", dit Dominique. Je retiens chaque image derrière mes paupières. Des chatons galeux. Des portraits d'Arafat très jeune, sur l'un d'eux il n'a encore ni moustache, ni barbe, ni keffieh. Trois hommes aux regards sombres qu'on ne chercherait même pas à soutenir.
Chaque angle de rue, chaque façade, chaque visage est chargé de la même histoire. Et pourtant, c'est aussi serein. C'est aussi beau. Oui, beau.
Genet, encore et toujours : "Par la beauté entendons une insolence rieuse que narguent la misère passée, les systèmes et les hommes responsables de la misère et de la honte, mais insolence rieuse qui s'aperçoit que l'éclatement, hors de la honte, était facile."

C'est peut-être dû à la fatigue, mais quelque chose de l'ordre d'un calme recueilli, d'une sérénité étrange, s'est posé sur mon plexus. J'emporte avec moi les roses blanches, l'odeur des citrons pressés, et l'amertume du café de Chatila. J'emporte avec moi les sourires et les regards.

lundi 28 novembre 2011

Chroniques beyrouthines (XVIII)


Les peuples apprennent la sagesse dans les larmes et les livres (Sophocle)

Beaucoup de Libanais en ont marre qu'on leur parle de la guerre. Que ce soit la première chose qui vienne à l'esprit lorsque l'on mentionne leur pays. Ils voudraient passer à autre chose, enfin. C'est terrible de se retrouver figé dans un moment de l'Histoire, d'incarner ça à jamais dans l'inconscient collectif.
Je les comprends.
J'aurais beaucoup aimé qu'en disant Yougoslavie, l'étranger pense "excellents systèmes éducatif et de santé" ou "proportionnellement la plus importante résistance au nazisme durant la seconde guerre mondiale". J'aurais aimé que l'on se souvienne que ce pays fut l'un des cofondateurs du non-alignement, qu'il s'est toujours rangé du côté de l'opprimé, qu'il a oeuvré à la décolonisation, qu'il n'avait pas de relations diplomatiques avec l'Afrique du Sud et Israël, que lorsqu'il a vendu des armes c'était au FLN et à l'OLP. J'aurais aimé que l'on sache que les Serbes et Croates ont passé des siècles à essayer de se libérer des Ottomans et des Austro-Hongrois et qu'ils rêvaient d'un état commun pour tous les Slaves du Sud, que de partager la même langue leur a semblé plus important que d'être de confessions différentes.
Mais non, quand on dit Yougoslavie, comme quand on dit Liban, l'étranger pense "guerres fratricides, merdier innommable, sièges de Vukovar et Sarajevo, Est-Ouest, otages, Srebrenica, Sabra et Chatila, affiches de criminels de guerre tapissant les façades".
Il paraît que l'Histoire est écrite par les vainqueurs. Dans le cas des guerres libanaises comme des guerres yougoslaves, il n'y a eu que des perdants. Et c'est ce visage-là, celui des perdants, celui de la démence fratricide, meurtrière et profondément absurde, qui reste.

Les Libanais et les ex-Yougoslaves voudraient passer à autre chose. Pourtant, ils font tout pour ne pas, ils s'accrochent becs et ongles aux plus sombres moments de leurs histoires. A Belgrade ou Zagreb, des foules hystériques manifestent leur soutien et leur dévotion aux Karadzic, Mladic et autres Gotovina. A Beyrouth, plus de trente ans après, le profil et le doigt pointé de Bachir Gemayel clame "Nous demeurons".
Juste pour que ce soit clair : je ne fais pas une fixette sur Gemayel particulièrement, je suppose que le culte des chefs guerriers existe pareillement dans les autres communautés, c'est juste que j'habite géographiquement au coeur de cette communauté-là et que c'est cela que je vois à chaque pas, jusqu'à la nausée. Et ça fait partie des questions que je me pose – est-ce que le culte des leaders de la guerre civile est aussi présent dans les communautés musulmanes, où les acteurs d'autres conflits, plus récents (la guerre de 2006 par exemple) sont à l'honneur ?*
Dans mon quartier on raffole de pétards. Assez régulièrement, il y a une symphonie ; je ne parle pas de deux-trois petits "boums" lancés par les gamins pour s'amuser, je parle de dizaines de minutes d'explosions nourries – on dirait qu'elle leur manque, cette musique-là. En Croatie, presque dans toutes les maisons, il y a une coquille d'obus recyclée en porte-parapluie, vase ou pied de lampe.
Les façades décrépites des sublimes maisons anciennes d'Achrafieh affichent toujours les impacts de balles. Même quand on les a rebouchés, on n'a pas pris la peine de repeindre par dessus. Ça ne me gêne pas, il faut assumer ses cicatrices. Je trouve que c'est juste parlant du fait qu'on a du mal à tourner la page, même si on clame le contraire.
Des légendes circulent. Une image en particulier : yeux bandés, s'entraîner à démonter, nettoyer, remonter une kalachnikov. Depuis trois mois, je l'ai lue ou entendue en de nombreux endroits. Liée à la guerre civile d'abord. Wajdi Mouawad raconte qu'enfant, avant de quitter le pays, c'était le jeu qu'il partageait avec ses copains dont les grands frères faisaient partie des milices phalangistes. Il y a la même image chez Genet, dans Quatre heures à Chatila, lorsqu'il parle des fedayins en Jordanie avant le Septembre Noir et leur arrivée au Liban. Mais ce ne sont pas seulement des histoires de guerres. Légendes plus rurales qu'urbaines qui circulent toujours ; on raconte que des militantes du Hezbollah vers la frontière du Sud se tiennent prêtes, que des des Chrétiennes de la montagne reproduisent ces mêmes gestes, encore aujourd'hui. Peu importe finalement que ce soit vrai ou pas ; le fait est que cette histoire circule, qu'elle transcende le temps, les confessions, les sexes, qu'elle est devenue folklore. Quand on a envie de tourner la page sur le passé sanglant, il y a mieux comme folklore.

Je ne cesse de me poser la question de la mémoire. J'ai longtemps été convaincue que les "nous n'oublierons jamais" étaient des requiem, mais je commence à me demander s'ils ne sont pas, tout autant, des tisons de haine et des cris de guerre. Je me souviens des mots de mon père – à une époque où l'idée d'un conflit en Yougoslavie ressemblait à de la science-fiction – il pestait contre les hymnes, les drapeaux, les poèmes patriotiques ; il disait : "Vous ne vous rendez même pas compte de ce que ça annonce". Mon père étant un misanthrope assumé, nous avons mis ses déclarations sur ce compte. Hélas, après coup, il s'est avéré visionnaire. Lorsqu'il s'agit de pages tragiques, comment faire ? Comment se souvenir, se recueillir dans les requiem sans que la mémoire ne devienne terreau de la vengeance à espérer, de la violence à venir ?
J'ai assisté, lors du Salon du Livre de Beyrouth, à une table ronde passionnante autour des questions du devoir de la mémoire et de la réconciliation. Un des intervenants y disait que ce n'était pas un fait anodin que les Libanais soient tous plus ou moins d'accord sur la date symbolique du début de la guerre, mais rarement sur celle de la fin. Est-ce les Accords de Taëf en 1989, la Loi d'Amnistie générale en 1991, le départ de l'armée syrienne en 2005 ? Et puis, cette fameuse Loi d'Amnistie concernant tous les crimes commis avant 1991, a-t-elle vraiment oeuvré à la réconciliation ou juste jeté un linceul blanc sur les charniers, les douleurs et les deuils impossibles ? Cette loi, votée par le Parlement, a effacé, sans appel possible, tous les crimes commis durant, mais aussi autour de, la guerre civile. Une loi qui, selon certains, érige l'amnésie en religion d'état. Qu'en est-il de la justice réparatrice, réconciliatrice en profondeur ? Au niveau de l'état, amnistier équivaut d'une part à imposer l'oubli et d'autre part à livrer le travail de mémoire aux différentes communautés dans un  "chacun pour soi et parmi les siens" qui de requiem ne peut que devenir cri de guerre. Alors qu'une société saine ne peut l'être que constituée d'individus libres et égaux, capables de faire face, ensemble, au passé atroce et d'écrire une Histoire commune.
J'ai rencontré des gens, des gens bien, qui pourtant de génération en génération héritent de la douleur et de la haine. Ceux qui s'étonnent de me voir encadrer des ateliers dans les camps palestiniens "alors que ce sont eux, les Palestiniens, qui sont responsables de ces terribles quinze années de guerre chez eux". Ceux qui sont partagés entre leur militantisme qui les pousserait à soutenir la révolution syrienne et leurs souvenirs d'enfants traumatisés à chaque passage au check-points de l'armée syrienne. Ceux qui ne verseront pas une larme sur la Shoah parce qu'ils "ont trop vu ce que ces gens sont capables de faire, comment ils bombardent, envahissent, colonisent, chassent" – "les fusils contre les jets de pierres" me disait ce joli et si grave garçon à Nahr El Bared.
Pendant que tout cela me poursuit et me hante, une jeune femme, fille d'amis croates, publie sur son statut Facebook un "nous n'oublierons jamais Vukovar" aux allures de champ miné que nous risquons de devoir retraverser un de ces quatre. Et au Tribunal Pénal International de La Haye, Mladic fixe les mères de Srebrenica, avec une insolence criminelle que la cour lui permet, la même cour qui a condamné Florence Hartmann pour outrage.

Je suis dans un café où je vais écrire quand je sens qu'un texte peine à sortir. Un CD de reprises mielleuses de tubes des années 1980 passe en boucle. Sur les écrans Tom et Jerry se livrent une guerre impitoyable, et même si je connais par coeur tous les épisodes, ils arrivent encore à me faire éclater de rire. A côté, trois étudiants préparent un exposé sur la démocratie libanaise, je bois goulument leur babillage en "frangloarabe".
Je me laisse distraire un instant par Facebook et je vois qu'Ante Markovic, dernier premier ministre yougoslave, vient de mourir. Un grand, un très grand monsieur. Lors de la conférence de presse du 19 décembre 1991, il a donné sa démission aux citoyens yougoslaves, car il n'existait plus aucun organe d'état auquel il pouvait la donner. Il nous avait prévenus, en 1990 : "Nous payerons nos leurres par la pauvreté, l'empoisonnement des esprits et en devenant une lointaine périphérie de l'Europe". Il a aussi dit : "Voter un budget de guerre, c'est une chose que je ne peux ni ne veux faire". Il a tenté de conduire une réforme économique et politique de pur génie, mais l'Histoire dit que nous avons choisi d'écouter les chants des sirènes nationalistes et les sirènes d'alertes aériennes qui vont avec.
La gorge se noue. Pas tant la tristesse pour ce grand monsieur parti à l'âge de quatre-vingt sept ans. Je suis certaine qu'il fait partie de ceux qui ont pu jeter un oeil sur leur vie et mourir en paix, sachant qu'ils se sont toujours tenus droits et qu'ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir et même au-delà. Les larmes montent, parce que je ne peux m'empêcher de penser, chaque fois à nouveau et même si ça ne sert à rien, que si nous avions été un peu plus nombreux à nous ranger derrière lui, dans cette Histoire, nous n'aurions pas tous fini perdants.
Mais "les peuples apprennent la sagesse dans les larmes", a dit Sophocle.

* Ce matin, en retournant à Sabra faire répéter mes petits philosophes, je remarque de nouvelles affiches avec le portrait d'un Yasser Arafat jeune et souriant. Belle photo. Je demande à Antoine de me traduire l'inscription et il me dit "ça ne va pas te plaire, c'est presque la même chose que ce qui est écrit sur les affiches de Gemayel : sur ta voie nous demeurons".


vendredi 18 novembre 2011

Chroniques beyrouthines (XVII)

Contrastes

Beyrouth fait du bien à mon dos. Toutes ces heures à me promener le nez en l'air et les yeux accrochés aux façades étirent agréablement ma colonne vertébrale. De temps en temps, à force de ne pas trop regarder où je mets les pieds, ça me vaut un vautrage clownesque, mais au moins je suis une clown qui se tient droite.

Cela fait plus de deux mois que j'arpente et je regarde. Certains trajets, j'ai dû les faire des dizaines de fois. Et pourtant, je suis loin de la sensation d'en avoir fait le tour. Peut-être parce que cette ville folle et sublime change si vite qu'elle est à redécouvrir chaque jour. Peut-être parce qu'elle est divinement baroque. Parfois elle me fait penser au décor d'un roman de Salman Rushdie, par l'accumulation de détails, couleurs, formes, odeurs, sons, ambiances. Par ses contrastes, inouïs.

Mon petit port de pêcheurs par exemple, sur la Corniche où je vais marcher quand le besoin de me soûler de large se fait sentir. En cette nouvelle saison la mer est couleur d'acier, elle rugit, les rafales de vent font claquer les vagues contre les rochers, certaines passent par dessus la rambarde, mes baskets se remplissent d'eau mais ce n'est pas grave, ça me rend heureuse. Je traverse l'avenue pour aller m'accouder de l'autre côté et regarder les barques amarrées dans mon petit port. Juste cela, ce tout petit bout d'un autre monde coincé entre deux immeubles, me suffit à rêvasser. Ce n'est que la troisième ou la quatrième fois que j'ai remarqué que de l'autre côté de l'immeuble neuf et chic, il y avait un terrain vague – herbes folles, tôles, tentes, bâches – un bidonville. Je crois que ça se joue sur une trentaine de pas, pas plus : la maison ancienne rénovée, le port, l'immeuble neuf avec parking et port privé, le bidonville. Quatre mondes se succèdent sur une trentaine de pas. J'ai toujours aimé les villes, mais je crois que Beyrouth aura radicalement changé ma manière de les vivre.

Beyrouth est faite pour les amoureux des villes ; mais j'ai mis des semaines à réaliser que ce n'était pas une ville d'amoureux. Il doit y avoir la même proportion d'amoureux à Beyrouth qu'ailleurs, je l'espère du moins, sauf qu'ils ne se montrent pas. Où plutôt, ils ne montrent pas qu'ils sont des amoureux. Je pense au petit parc du centre ville, quelques allées de verdure qui grimpent à partir des thermes romains. A chaque fois que j'y suis passée, ce parc était fermé, bien évidemment – c'est dingue cette manie de fermer les espaces publics au public ! Mais il y a quelques bancs dans le coin et parfois un couple assis dessus. Les amoureux de Beyrouth ne se bécotent pas sur les bancs publics. Ils sont assis sagement, à distance respectable. 
Je crois qu'à part un couple âgé de touristes en bermudas et birkenstocks, je n'ai jamais vu des gens se tenir la main dans la rue. Enlacés, encore moins, et pour revoir des baisers langoureux sur les trottoirs, il me faudra attendre de rentrer à Paris. Alex m'a raconté qu'un couple d'amis en visite s'est embrassé dans la rue. Un baiser furtif, rien de très indécent, mais les militaires ont klaxonné et apparemment pas pour montrer leur approbation.
Soit, il y a des cultures plus pudiques que d'autres en ce qui est des gestes d'amour en public. Et pour avoir fait quelques soirées privées, je sais que les Beyrouthins et Beyrouthines se galochent et se pelotent autant qu'ailleurs, fort heureusement. C'est encore une fois le contraste qui me saute aux yeux. On donne du habibi (chéri) à un parfait étranger, on se permet de questionner quelqu'un qu'on vient à peine de rencontrer, et ce avec une insistance choquante, sur les raisons de son célibat et le choix de ne pas avoir d'enfant (cette fois-ci, je n'avais pas en face de moi un chauffeur de taxi en chasse à l'occidentale délurée, mais l'adjointe directrice d'un lycée qui de plus porte le nom de Laure Moughayzel, une des grandes figures du féminisme au Liban), il n'est pas rare pour une femme seule de se faire suivre dans la rue par un ou plusieurs hommes à pied ou en voiture avec une ténacité que je qualifierais de harcèlement, et tout cela est parfaitement normal, ça se fait. En revanche, rouler un patin à son amoureux / amoureuse au passage piéton, ça ne se fait pas !

Comme dans toutes les sociétés qui ont connu diverses formes d'oppression, comme dans celles où de génération en génération, la mort est un compagnon de route, quand ça se lâche, ça se lâche à fond. La frustration doit être tellement quotidienne que quand les écrous de la bienséance ont l'occasion de se desserrer un peu, on en vient très vite à l'explosion. D'alcool, de danse, de sexe. De vie. Il suffit d'être « entre nous », à l'abri d'un bar d'habitués, dans une soirée privée, dans une boîte de nuit gay friendly, pour que l'ambiance fasse passer celle des soirées parisiennes pour des réunions tupperware.
Pour ce que j'ai vu, le seul domaine où la jouissance en public, sans retenue, est permise voire même encouragée, est celui du manger. Il faut dire qu'il y a de quoi faire, en terme de jouissance, de ce côté-là.


Graffitis

Pas loin du cimetière d'autobus, il y a un long mur, et sur le mur, une phrase en arabe qui m'intrigue. Antoine me la traduit: "Qu'y a-t-il derrière ce mur ?" Ça me fait rire. Il m'explique que la phrase est ironique – dernière ce mur, aux années sombres, on torturait. Ça ne me fait plus trop rire.
Mais pour finir sur une note plus rigolote, voici ce que j'ai trouvé d'écrit sur un mur rose et qui a ensoleillé ma journée :

Du Cèdre au septième ciel
(poème confessionnel pour M.)

Si la Sunnite m'est interdite,
si la Chiite m'est interdite,
encore m'accepte la Maronite.

Dois-je me baigner dans l'eau bénite
et demander à l'Eternel
la permission d'être avec elle ?

Séance de rattrapage spirituel
que je désire prendre avec elle
en convolant au septième ciel.


lundi 14 novembre 2011

Chroniques beyrouthines (XVI)


Du sentiment d'étrangeté
En écrivant ce titre, j'ai un doute. Je sais que le terme existe mais je ne suis pas sûre de l'employer correctement. Le retour du courant au même moment me permet de poser la question à Google, à défaut d'un interlocuteur plus sérieux.
Le premier résultat me donne bizarrerie / invraisemblance / anomalie comme synonymes. Le deuxième m'apprend qu'en physique, l'étrangeté d'une particule est une propriété de celle-ci, toujours un nombre entier, positif ou négatif, qui intervient dans les calculs de désintégration rapide liée à une interaction forte. En troisième position, je tombe sur le concept freudien de l'inquiétante étrangeté, malaise qui interviendrait lorsqu'il y aurait rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne.

Suite de l'atelier d'écriture pour adultes dans la bibliothèque de Geitawi. Nous ne sommes que cinq ce week-end, on ne peut pas dire que nous soyons d'une efficacité remarquable en terme de production littéraire, mais les conversations sont passionnantes et je prends toujours autant de plaisir à échanger avec ce groupe.
Nous continuons à fouiller autour de la notion de chez-soi. Est-ce un espace géographique, mental, affectif ? Qu'est-ce qui le constitue ? Comment y accéder ? Ce chez soi est-il déterminé une fois pour toutes ou est-il mouvant, changeant ? Lieu du passé, paradis perdu, ou lieu du futur, celui d'une éventuelle quête ?
Comme exercice, je leur propose de s'ancrer dans un chez soi concret, réel, géographique, et de tenter d'y dessiner une topographie des zones d'attrait, de reconnaissance, d'amour, en opposition aux aspects qui provoquent la colère et le rejet.

A l'instant où je finis d'énoncer la consigne et que tous plongent dans leurs cahiers et leurs claviers, comme une réponse nouvelle et surprenante qui surgit, je réalise que pour ma part, c'est surtout dans le sentiment d'étrangeté que je suis chez moi.
J'ai tant écrit les goûts, les odeurs, les paysages dans lesquels je m'ancre pour tisser une appartenance aux lieux que je traverse. Le goût du café, la vue de la mer, les rues des villes sont des motifs qui reviennent sens cesse. Ce n'est pas entièrement faux, bien sûr. Bien sûr, je me sentirai toujours chez moi dans la ville, dans la poésie de l'asphalte et du béton. Dans la vue de la mer, son odeur les jours de grands vents, dans la caresse du café sur ma langue. Je me sentirai également chez moi dans ce qui est propre à chaque endroit qui a compté, que j'y aie j'ai passé quelques jours ou des années, ce que j'en ai gardé, le soleil qui plonge dans le "grand et majestueux fleuve Zaïre" pour citer l'homme à la toque léopard, la forteresse de Kalemegdan sous la neige des hivers belgradois, la lavande et le romarin de ma rocaille dalmate, les manguiers trônant au milieu des parcelles de Conakry, sa corniche aux rochers noirs et coupants, les impasses de Ménilmontant, le marché de Saint-Denis, la cour de la Maison des Auteurs à Limoges... Oui, bien sûr, rien que d'énumérer ces lieux, de les nommer, quelque chose frémit au creux du ventre, bien sûr que cet album sans queue ni tête, ce sont les différents visages de mon chez moi mouvant, mais je comprends soudain que ce qui les relie, le dénominateur commun, est mon propre sentiment d'étrangeté éprouvé en chacun d'eux.
La conscience, constante, qui je n'y suis que de passage, celle de ma présence éphémère. La conscience, aiguë, que je repartirai. La conscience de mon incapacité à promettre les toujours. Dans tous ces lieux où j'ai vécu, que j'ai aimés, il y a surtout eu désintégration rapide liée à une interaction forte. Ma vie n'est qu'une succession de ruptures dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne – sans le malaise, n'en déplaise à Herr Freud – plutôt une rassurante étrangeté. C'est dans le sentiment de bizarrerie, d'invraisemblance, d'anomalie que je suis chez moi. Dans le fait que finalement, toujours et partout, je suis étrangère.
Et c'est loin d'être un mal. Etre l'étranger en tout lieu, c'est aussi être partout chez soi. C'est peut-être justement cette étrangeté qui me pousse à faire face à l'Autre, à chercher dans son regard, dans le timbre de sa voix, dans ses mots, l'esquisse du chemin à suivre.

Les gens bien
Les textes qui naissent en cette deuxième journée d'atelier sont beaux, même si peu nombreux – d'ailleurs, peu importe, la littérature ne se calcule pas au kilo.
R. dit détester le fait que son pays se soit fait connaître par ses interminables guerres fratricides, mais qu'elle aime entendre les gens vanter sa cuisine, l'érudition de ses gens, leur don pour les langues étrangères. Elle est très fière quand l'étranger s'extasie sur l'hospitalité libanaise et elle s'effondre de honte quand elle voit comment son pays accueille les "filles en sari" et les conditions de vie des ouvriers sur les chantiers. H. raconte l'interminable succession de déménagements de sa famille, de quartier en quartier, de guerre en guerre, et son refus obstiné d'aller s'enfermer au coeur d'une seule communauté, même s'il s'agit de celle qui pratique la religion de ses ancêtres.
Je les écoute et je frissonne, je deviens peut-être trop sentimentale, mais je ne me lasse jamais de les regarder et de les écouter, les gens bien. Quand viennent les temps sombres, et hélas ils viennent toujours, quand la foi en l'Homme vacille, je ferme les yeux et je retrouve ces instants-là, ces regards, ces voix, ces mots qui font que le Projet Homme n'est pas qu'un échec retentissant, comme l'eût regretté Romain Gary avant d'écrire "Je me suis bien amusé, au revoir et merci" et de se tirer une balle dans la tête.

Les gens bien sont rares, ici comme ailleurs. Et pourtant, beaucoup plus nombreux qu'on ne le remarque au premier coup d'oeil. Des gens bien, j'en ai rencontré un paquet depuis que je quadrille Beyrouth.
Ceux qui balayent d'abord devant leur porte et ne baissent pas la voix pour dire en pleine rue tout le mal qu'ils pensent des affiches avec les portraits de Bachir Gemayel ou Samir Geagea qui tapissent les murs jusqu'à la nausée. Ceux qui passent deux journées à faire le tour des bureaux de la Sûreté Générale pour essayer de libérer une jeune femme sri-lankaise arrêtée alors que ses employeurs s'en contrefichent. Ceux qui sont issus de la "quintessence du maronitisme" (sic !) mais s'engagent malgré l'anathème familial pour la cause palestinienne parce qu'ils ne peuvent supporter la terrible injustice. Ceux qui s'obstinent et qui aiment, malgré les deuils et les terreurs des guerres passées.
Je ne m'émeus jamais de ceux qui défendent les leurs, parce que malheureusement, trop souvent je les ai vus plonger les mains dans le sang pour ce faire et y trouver une jouissance criminelle. Les gens bien sont ceux qui défendent l'Autre, leur frère humain, même quand il s'agit de celui qu'on leur a enseigné à mépriser ou à haïr.

Me revient un détail de la postface d'Incendies. Lorsque Wajdi Mouawad rencontre Souha Bchara libérée, dont la détention à Khiam va lui inspirer en partie la pièce, il lui demande pourquoi elle a tiré deux balles sur Antoine Lahad, pourquoi pas une seule ou le chargeur entier. Elle lui répond: "Une pour les Libanais et une pour les Palestiniens." Récemment, le film de Denis Villeneuve adapté de la pièce devait être projeté dans une université libanaise. Des étudiants, furieux contre "ce traître de Wajdi Mouawad, chrétien libanais qui a osé salir l'image de ses frères", font irruption dans le bureau d'un des responsables, prêtre maronite par ailleurs, et exigent que la projection soit annulée. Ledit curé les envoie gentiment bouler et la projection a lieu. Les gens biens ont peur aussi, ils ont aussi beaucoup à perdre à chaque fois qu'ils l'ouvrent pour défendre celui qu'ils ne sont pas censés défendre, mais ils l'ouvrent quand même.

Le pouvoir mystique du kebab aux cerises
Et puis, il y a des moments de pure grâce. On ne les prévoit pas. On ne peut pas vraiment les provoquer. Ils sont souvent si discrets qu'ils passent inaperçus la plupart du temps.
Une tablée de douze personnes un dimanche soir dans un petit restaurant arménien de Beyrouth. C'est une maison familiale, le carrelage au sol est d'époque, les napperons qui tiennent le pain au chaud et les rideaux aux fenêtres sont en dentelle faite main. Dans la cuisine, ouverte sur la salle, on voit les femmes s'affairer aux fourneaux. Je pourrais écrire quatre pages sur les saveurs exquises des plats qui défilent. Dorénavant, il me suffira de prononcer Kabab bil Karaz (boulettes de viandes aux cerises) pour me souvenir que Dieu Est Grand, même si je suis athée.
Mais c'est lorsque je finis de manger et qu'en me laissant aller contre le dossier de ma chaise (tout en dégrafant discrètement mon jean), je jette un regard sur cette tablée que le moment de grâce arrive. Car il y a là, parmi les gens réunis,  des Français, des Libanais, des Arméniens, des chrétiens, des musulmans, des athées, des couples mixtes, des couples gays, des profs, des saltimbanques, des commerciaux, des blagues à vous faire fondre une fatwa dessus, mais beaucoup de foi aussi, c'est joyeux et joli, et je ne pense pas que ce soit uniquement dû à l'arak, le fait que soudain je frissonne en contemplant cette tablée.
Je me demande comment se fait-il qu'on les laisse nous faire ça, que chapitre après chapitre, on laisse les haineux écrire l'Histoire, alors que quelques coups de fil ont suffi pour rassembler un paquet de gens bien autour de cette table ?

A l'heure où je termine cette seizième chronique, je pense à une de mes familles réunie pour la présentation de saison du TARMAC. Première présentation de saison à laquelle je n'assiste pas ; je ne suis pas triste, juste un peu mélancolique. Je sais qu'il y a un paquet de gens bien dans cette salle, de gens qui se démènent pour que ce ne soit pas toujours les haineux qui, chapitre après chapitre, écrivent l'Histoire.