Mabrouk
Le jour de la
représentation de mes petits philosophes, une tempête a éclaté. Et des
embouteillages monstres ont bloqué certains quartiers pendant deux heures.
Face au
Théâtre Monnot, il y a une maison à moitié détruite à laquelle est collée une
cage d'ascenseur qui ne mène nulle part – je pense toujours à Valérie quand je
la vois, je ne me souviens plus de ce qu'elle m'en a dit, mais cet ascenseur à
destination mystérieuse apparaît dans un de ses textes. J'ai pataugé dans la
boue à la recherche du morceau de gravats parfait, accessoire manquant
symbolisant la "colère-guerre" pour la petite forme de l'école Salma
Sayegh.
Avec Antoine,
nous élaborions un Plan B, pour le cas où les enfants de Ras El Aïn ne seraient
pas tous là. Les petits de l'International College attendaient sagement assis
sur les bancs du hall. Et puis Antoine a crié "Ils sont là !" et un
essaim de sourires a fondu sur moi. Je n'arrivais pas à les compter, ils me
grimpaient dessus de toutes parts. Ils voulaient tous des câlins, même les
garçons, même les plus grands qui faisaient comme les chats, l'air de ne pas y
toucher, tendant juste leurs têtes et détournant les regards. Les fillettes
étaient beaucoup plus excitées par leurs cheveux lissés pour l'occasion que par
le trac. Il y avait quelques mamans palestiniennes avec eux, silencieuses et
graves. Les huit de Salma Sayegh, toujours aussi ingérables mais endimanchés
dans les uniformes de l'école. Un gamin de l'IC m'a tirée par la manche, très
inquiet : "Sonia, ils sont en vert et tu as dit que ça portait malheur !"
Je lui ai répondu que ce jour-là, aucun malheur ne pourrait nous arriver.
A chaque fois
que je recomptais, je tombais sur un chiffre différent, mais ils étaient tous
là, les quarante-neuf nains hurleurs. Mohammad Ali portait fièrement son bas de
pyjama et ses chaussons, le seul que j'ai autorisé à avoir un costume. Ils ne
se mélangeaient pas trop entre les trois classes, ils se regardaient de loin,
tous étonnamment sages. Deux fillettes de l'IC, en me montrant le groupe de Ras
El Aïn : "C'est bizarre, ils ne parlent pas comme nous !", en
Français, avec un pur accent libanais. J'ai ri. Un garçon de Salma Sayegh a dit
: "C'est parce qu'ils sont palestiniens, comme moi !" C'est la
première fois qu'il le disait, il semblait fier. "Ils sont comme moi",
il a répété plusieurs fois.
Il y a eu des
larmes pendant la répétition générale, quelques bousculades. Beaucoup de
parents appelaient pour dire qu'ils étaient coincés dans les embouteillages,
demandant de les attendre. Nous ne le pouvions pas, nous devions libérer la
salle à dix-huit heures.
Depuis les
coulisses, Antoine jouait au souffleur. Plus crieur que souffleur, je
l'entendais jusqu'en régie, tandis que les enfants sur scène se tournaient vers
lui et demandaient "Chou ?". A côté de moi, le régisseur se marrait.
Mustafa clignait des yeux, ébloui par les projecteurs. Rania, seule fille dans
le groupe des huit petits fous, était lumineuse et menait la troupe avec une
maîtrise de petite professionnelle. Nadine, la prof de Salma Sayegh, pleurait.
Khaled, le directeur de Ras El Aïn, était venu, finalement. Toutes les mamans
rayonnaient. Mahmoud de Sabra ne me lâchait plus la main.
Je suis
ressortie sous la pluie. Quelqu'un m'a demandé si j'étais soulagée. J'ai juste
pensé : "Comment je vais faire pour partir, comment je vais faire pour
arriver à les quitter ?" et j'ai cru un instant que cette fois-ci, je n'y
arriverais pas.
Ce matin,
j'ai reçu ce mot de Nancy, la prof de l'IC : "Ce
vendredi après-midi mes élèves ont fait un voyage à la découverte du vrai
monde. La colère, la guerre, la maladie, la religion, la pauvreté, l’avenir, la
politique, le rêve. Ce vendredi après-midi mes élèves ont pris conscience de la
réalité du monde, de l’existence des vents contraires, des rêves multicolores,
des sentiments intenses, de la grâce du destin. Cette expérience a changé vingt
fois la forme de leur pensée et celle de leur vie. Ce matin, j’ai eu une
discussion riche, constructive et intense avec ces enfants ! Ils ont réalisé
que dans ce monde, chacun a sa philosophie, nourrie et alimentée par un vécu,
que nous ne pouvons pas créer un futur amélioré en demeurant sur les problèmes
du passé, que les gens sont différents et qu’il y a une énorme différence dans
la fréquence vibratoire de leurs problèmes, de leurs rêves et de leurs avenirs,
et que la manifestation de l'amélioration va commencer à se produire à
l'intérieur de notre expérience."
Choukran
Je n'ai plus envie de raconter "l'épisode du rat dans
un bar de Gemayzé à minuit". Ce ne serait jamais aussi drôle à l'écrit que
ce le fut en vrai, les fous rires s'écrivent difficilement.
De toute façon, dans ces chroniques, je n'aurai réussi à
dire qu'une petite part de tout ce qui m'a émue, amusée, énervée, étonnée,
ébranlée, en ces quinze semaines. De tout ce qui m'a habitée. De tout ce qui
m'a profondément et à jamais altérée.
Je sais que c'est terriblement slave et théâtral, mais je
suis terriblement slave et théâtrale, alors j'assume : dans ma vie, il y aura
un avant et un après Beyrouth.
Inévitablement, dans les semaines qui viennent, on me dira "Alors
raconte, c'était comment Beyrouth ?" et je ne saurai par où commencer,
parce qu'il y a tant à dire et qu'il me reste encore trois fois plus à
découvrir. Parce que je sais déjà que je ne pourrai jamais parler de Beyrouth
au passé.
Et s'il me faut commencer à raconter quelque part, je vais
parler des femmes. Des femmes de Beyrouth, toutes confessions, origines et
milieux confondus. J'ai toujours été très sensible aux amitiés féminines, mais
ici, les femmes sont un éblouissement.
Valérie, l'immédiateté d'une reconnaissance, devenue une
petite soeur dans une évidence limpide, désormais à sa place dans ma fratrie
choisie. Salma, la douceur faite femme, derrière une brume de discrétion,
derrière sa voix basse, son débit lent, ses mots choisis avec un soin infini,
un courage et une force admirables. Les amies de Salma, Loubna la créature,
Sirène l'intelligence, Muriel, dont les mots m'ont fait arpenter Beyrouth avant
d'y avoir mis les pieds. Georgia, la rencontrer autrement ici et rire de sa
constante inquiétude de maman méditerranéenne. Alex, que je connais depuis des
années, mais la découvrir vraiment ici, parce que, contrairement à sa
réputation de ville-paillettes, Beyrouth pousse à aller au coeur des émotions.
Les enseignantes de toutes les écoles, le regard de Nancy, la chaleur de Hana,
la gravité de Zeina, l'émotion de Nadine, l'énergie de madame Jasmane. Les
étrangères, les belles étrangères, rencontres furtives, Sara l'Ethiopienne,
Tereza la Philippine, et le même sentiment de grande fraternité féminine. Il y
en a dont j'ai oublié les prénoms, mais pas la tendresse des mains et des yeux.
Il y a Cathy, et Doris, et Lina, Ouafae, Micha, Randa, Marielle, Souhad...
Les femmes rencontrées ici ont en commun la joie au coin
des lèvres, la passion avec laquelle elles s'emparent de la vie, les épaules
droites face aux coups durs, le sourire comme un gant jeté à la face du monde
quand il fait mal, la foi dans des lendemains meilleurs, bien plus ancrée qu'un
simple espoir. Les femmes rencontrées ici m'émerveillent.
Yalla !
Puisqu'il faut la faire, cette valise, et partir pour
pouvoir revenir ; yalla ! Jamais je n'arriverai à tout y faire rentrer, et tant
pis pour l'excédent de bagages.
Salma m'a dit qu'il y a une chambre d'amis qui m'attend à
Hamra, et j'ai pensé que je ne laisserai pas passer un an avant de retrouver
Beyrouth. Je me suis dit que ce sera bien d'être dans un autre quartier la
prochaine fois, même si j'ai passionnément aimé le mien et qu'en achetant du
pain chez l'épicier hier soir, les photos de tous les Gemayel placardées
au-dessus de la caisse ne m'ont même plus fait frémir.
Je voudrais encore faire une balade, prendre en photo
quelques-unes des kitchissimes et énormes crèches qui ont poussé anarchiquement
sur les trottoirs déjà encombrés de Geitawi. Il y en a même une à la station d'essence
qui bloque la circulation et contribue à hausser le volume des klaxons. Ce soir,
nous nous réunirons dans le sublime appartement de Georgia. Avant de partir,
j'aimerais encore aller à l'église Saint-Georges, en tout athéisme, allumer
deux cierges : un pour les morts, les trois proches dont les nouvelles des
décès ont traversé la Méditerranée depuis que je suis ici, et un pour les
vivants, particulièrement une minuscule et absolument parfaite petite fille née
il y a deux semaines et que je trépigne de découvrir en vrai dans quelques
jours en Dalmatie. Demain, au crépuscule, j'irai marcher sur la Corniche, puis
avec Salma et Muriel, nous lèverons nos verres aux hommes qui sont en fait
beaucoup moins importants que la place qu'ils prennent dans nos conversations,
et aux femmes formidables. J'aime l'idée de finir ce séjour comme je l'ai
commencé, avec la mer et la joie des amitiés féminines.
Antoine, compagnon de philo, de théâtre et d'embouteillages,
viendra me conduire à l'aéroport. Je quitterai Beyrouth comme j'y suis arrivée,
au milieu de la nuit.
J'emporte tout avec moi. Tout.





